Champ Fluide

Rosalie D. Gagné
et Caroline Flibotte

 

 

Champ fluide est la rencontre de deux sculpteures ayant un intérêt mutuel pour le travail de l'autre, unies par des affinités plastiques et par la volonté de vivre une expérience singulière dans la création d'un espace commun. Ces deux pratiques distinctes reposent sur le monde du symbole et celui de l'expérience où s'ouvre notre regard.

L'une des pratiques évolue par le verre soufflé, utilisé comme réceptacle chez Rosalie D.Gagné qui, dans le processus de fabrication, perçoit une similitude avec notre existence : un souffle est injecté dans une structure de départ et la forme s'accomplit naturellement de l'intérieur vers l'extérieur, sous les forces de l'impulsion et de la gravité. Le travail à l'échelle humaine lui permet d'accentuer l'idée de rencontre entre l'individu et la sculpture. Elle met en action des contrastes tels :
stabilité / précarité fragilité / résistance cartésien / organique transparence / opacité.

Caroline Flibotte mise sur le concept de rencontre avec l'Objet lui-même. Toujours vers l'épuration, ses sculptures témoignent d'une quête de simplicité, tendent vers un essentiel, un dénominateur commun. La précarité souligne la non-permanence et accuse ainsi davantage la présence, l'instant. Elle requiert l'attention, influence l'approche, et implique une dimension du risque, dans la rencontre. Cet état, si humain, si naturel, que généralement on cherche à éliminer promptement, ici l'artiste en use comme d'un élément positif et actif générateur de tensions dans l'Objet.

Rosalie D.Gagné : vit et travaille à Mexico
et à Québec. Elle présentait en solo "Quinta Essentia" à la Casa Del Lago à Chapultepec à Mexico. Elle est membre actif à l'Œil de Poisson depuis 2000.
Elle détient un Baccalauréat
en Arts visuels de l'Université Laval.

L'artiste remercie l'Ambassade du Canada à Mexico et Emploi-Québec pour son projet Jeune Volontaire.

Caroline Flibotte : vit et travaille à Québec. Elle est membre actif à l'Œil de Poisson depuis 1997. Elle détient un Baccalauréat en Arts visuels de l'Université Laval et elle a participé à de nombreux collectifs.
Cette exposition est le second duo avec Rosalie D.Gagné

Propos d’artistes

Une impulsion métaphorique

par David Cantin

            Les sculptures de Rosalie D. Gagné et de Caroline Flibotte renvoient à un état premier des choses. Ces réceptacles évoquent une fragilité commune, de même qu’une permanence instable du monde physique. L’exposition Champ fluide, que présentait L’Œil de Poisson du 13 avril au 13 mai 2001, recrée un univers où la forme émerge de manière autonome : le liquide s’évapore, le bois respire, le verre devient embué. Le regard du visiteur contemple non seulement un phénomène d’intériorisation, mais suit le processus métaphorique dans cet espace couvert de blanc où l’objet fascine sans cesse.  

            Dans cette recherche, on sent avant tout le désir d’une rencontre tangible avec la forme authentique. Pour ce faire, les deux artistes ont pris soin de transformer le lieu habituel de la grande galerie de L’Œil de Poisson afin de permettre l’émergence d’un espace beaucoup plus intime. Un corridor de tissu blanc entraîne vers une dizaine de sculptures qui favorisent un équilibre esthétique. On retrouve, au contact de ces oeuvres, une dimension autonome du sens et de l’existence. Le verre, chez Gagné, devient fluide et même liquide. La nuance poétique questionne le mystère, ainsi que l’énigme de la perception humaine. Parfois, les microcosmes de Gagné révèlent une ornementation baroque où certaines formes archétypales prédominent. Lieux de rêves, de fantasmes et de beautés, le réel côtoie l’imaginaire. Qu’on pense à ce travail, à partir du verre soufflé, qui laisse entrevoir une transparence ainsi qu’une luminosité plurielle. Chez Flibotte, c’est le bois qui prédomine comme matière sensible. La sculpteure de Québec travaille sur des phénomènes de résistance comme de dépouillement. Ce rapport à la matérialité fait appel à une épuration des dispositifs. Ces objets de précarité forment un ensemble où le physique convoque l’organique. Il y a dans ce processus, un désir d’atteindre une connotation grandement universelle. On explore une présence qui s’intensifie, une fragilité durable, une pesanteur aérienne.

            Il serait, toutefois, dommage de penser que ces sculptures n’offrent qu’une exploration fantaisiste de la nature. La force de ces deux mondes plastiques est d’insister sur les notions d’identifiable et de non-reconnaissable. La colonne d’Axis Mundi de Gagné, en métal et verre soufflé, renvoie à une quelconque transformation alchimique des liquides. On pourrait aussi évoquer l’alambic qui contiendrait un liquide vivant. Chez Flibotte, les longues tiges de bois, qui reposent contre le mur, installent une sensation de rituel primitif. Comment décrire ces flambeaux ou alors ces lampes illusoires? Comment pourrait-on utiliser ces pièces ornementales?  Certaines formes en verre peuvent laisser transparaître une inquiétante sensualité. On imagine, également, des ruches et des liens avec un monde végétal nouveau. Tout, dans cette salle, porte à se questionner sur les rapports qui forment cet univers sensible. Dire que l’atmosphère de cette exposition relève du surréalisme, comme l’ont souligné certains critiques d’art, n’est pas tout à fait juste. On aurait plutôt tendance à croire que ces constructions atteignent une dimension visionnaire. On reprend, pour bien comprendre ce terme, les mots de Michel Random lorsqu’il dit que « L’homme apporte à la création la dimension de ce qu’il est, et l’œuvre visionnaire résulte d’une indéfinissable et très intime relation avec l’être ou l’essence même de toute chose ».

            Ces corps métaphoriques se répondent mutuellement. On ne cherche jamais à dissocier ces deux pratiques autonomes. L’extérieur jaillit de l’intérieur. Chez Gagné ou Flibotte, l’aspect décoratif d’une sculpture peut aussi bien défendre une finesse poétique ou rationnelle commune. Les rondeurs, comme les formats inhabituels, engagent vers un questionnement sur l’origine de cette matrice. L’art n’est plus qu’un simple concept, mais bien une transformation palpable et visible. Derrière ces structures se cachent un objet précieux qui revendique, à la fois, la pureté des lignes comme la simplicité lumineuse. On se nourrit d’un tel travail digne de l’orfèvre. Une rencontre fructueuse entre ces deux artistes de la région de Québec. 

           

 

L’Art Visionnaire, Michel Random, Éditions API, Paris, p. 10.