Nicolas Baier

Michel St-Martin

Quand on se sent dépossédé de notre corps et que le regard qu’on jette sur la vie dérape parce que la fatigue se dédouble en nous, qu’il y a de la paperasse qui s’entasse partout autour et qu’on commence à oublier de se dire les mots doux qui nous faisaient du bien, c’est que la détresse nous rattrape. Il m’arrive pourtant de tout voir flotter, la lumière, les objets, les choses très importantes qu’on ne peut pas remettre à demain, les bibelots et le mobilier, des secrets qui reviennent me hanter, les factures, des voix se dispersent et se divisent. Je veux montrer la musique quand elle nous passe au travers. Si tout était gonflé d’air et d’hélium, je sauterais lentement par-dessus les maisons et les problèmes.
En attendant, je ne suis qu’un flotteur qui dérive et qui vague, vague au gré du courant et des affluents. Je crois bien que le travail que je vais présenter à l’Œil de Poisson avec Michel St-Martin parlera un peu de ça. ( N. B.)


De concert avec le centre VU, à l’occasion de la Deuxième année photographique à Québec, L’Oeil de Poisson saisit la chance d’offrir à Nicolas Baier le choix de se jumeler librement et c’est avec Michel St-Martin que cette combinaison se déclenche et avive une complicité entre deux personnes valorisant un cadre empreint de souplesse.
Nicolas Baier vit à Montréal. Sa pratique artistique ne se limite pas au médium photographique; il explore différentes données de l’accrochage, du traitement de l’image et de matières diverses dans la dynamique de surfaces et des volumes. Michel St-Martin expose pour la première fois dans un centre d’artistes.

Propos d’artistes

Au lit avec Nicolas Baier

par Nicolas Mavrikakis

Mais à qui donc est ce lit? À l’artiste? À une ex-copine (une célèbre dj)? À un ami peut-être (lui aussi photographe)?

Faut-il scruter cette image pour y découvrir une anecdote significative ou une vision de l’art? Sur le babillard, à l’arrière-plan, un carton de l’expo rétrospective de Jean-Paul Mousseau serait-elle le signe que Nicolas Baier souhaite s’inscrire dans la tradition récente d’un art ayant une fonction sociale? Ou se doit-on d’interroger cette couche pour y lire le processus créatif de Baier et de l’artiste en général? Chercher dans les plis des draps - et de ce qu’ils ont abrité, de l’amour au sommeil en passant par la lecture d’un livre ou la consommation d’une pizza - les replis de la genèse de l’œuvre?

Les images et les expos de Baier – comme Liquidation Nico& co à la Galerie Skol en 99, faite avec la collaboration d’amis -, ne sont-elles pas remplies d’indices sur sa vie et celle de son entourage? Il y a de l’intime dans ses images (chambre, salon…). En tout cas elles semblent le prétendre.

 «Juste un peu de Chanel no5»

Baier mis à nu? Qui s’en plaindrait? Avec sa carrure de boxer! Lui qui me confiait ne rien porter du tout pour dormir (un boxer sans boxer!), «pas même une montre», m’a fait penser à Marilyn Monroe qui, répondit coquinement à un journaliste lui demandant ce qu’elle revêtait pour son sommeil: «Juste un peu de Chanel no 5»… L’artiste n’est-il pas digne d’une star hollywoodienne?

Je scrute donc ces images de Baier. Je les dévore comme une groupie lit National Inquirer ou comme un critique branché se régale du journal d’Andy Warhol: Travolta était gay, Bianca Jagger se droguait au Studio 54... Et Baier?

Pourquoi les lits ont-ils une bonne place dans son art? Depuis sa série de trois présentés à la Biennale de Montréal en 99 – et dont il montre à l’Œil de Poisson un exemple  - il a récidivé avec Oli en 2001 à L’Espace VOX, montrant son frère en alter ego. Sujet délicat pourtant…

Parmi les couches célèbres de l’histoire de l’art, il y a celle de l’Odalisque de Boucher - offrant ses fesses et quelques sodomies à l’esprit du peintre et du spectateur– et bien sûr celui de la cocotte Olympia de Manet à laquelle Théophile Gautier reprochait la saleté des tons de sa peau pour ne pas avoir à traiter des taches sur les draps… Il y a aussi celles de Courbet (de L’Origine du monde ou des lesbiennes du Sommeil), et il y a Bed de Rauschenberg, perçu comme une critique de l’abstraction. Mais ce lit vide taché, interprété comme le lieu d’un viol ou d’un crime, était, à l’époque, encore plus de l’ordre de l’irreprésentable. Ce que Rauschenberg faisait dans son vrai pieu était alors bien dérangeant! Il travaillait et sortait alors avec Jasper Johns (ils furent un couple entre 54 et 61), après avoir été un temps le compagnon de Cy Twombly (vers 51-52)!

Alors quid de ce lit où Baier nous convie?

Séducteur, Baier reste élusif sur ses intentions. Il nous emmène dans son lit sans nous dire ce qu’il va nous y faire! Je tente de le déstabiliser avec des questions, m’attarde sur son rituel de sommeil et ses souvenirs d’enfance… Rien à faire. Juste une clé, mais un peu déroutante. Baier revient souvent sur la spontanéité avec laquelle il prend ses photos… C’est tout.

Je reste en mal d’anecdotes. Et malgré tout ce qu’on pourra prétendre, l’histoire de l’art est avant tout une histoire anecdotique. Mais justement, son propos ne serait-il pas un pied de nez aux mystères de la création et à la grandeur de la vie de l’artiste?

L’art n’a peut-être de sens que dans sa fonction d’usage. Dans son livre, L’art qui nous est contemporain, Rose-Marie Arbour, citant Michel Foucault, s’engage dans une belle définition des systèmes de productions. C’est la pratique à laquelle se rattache une chose qui est à considérer plutôt que la chose elle-même. L’art doit être alors compris dans sa relation à son moment de fabrication et par la suite à son utilisation symbolique.

De ce point de vue, Baier met en déroute le surnaturel de l’artiste, comme chez le Divin Michel-Ange ou le Divin Dali. Il opère une critique de l’héroïsation et de la divinisation de l’artiste. Ce simple lit, qui pourrait appartenir à n’importe qui, souligne la banalité des moments entourant la création et mine la valeur sacrée de l’œuvre.

L’art n’est pas une relique du génie de l’artiste et de la part d’éternel qu’il aurait capturé (quel cliché!). L’art n’est pas à l’image du linceul du Christ (nous voilà encore dans de beaux draps!) mais juste l’expression d’un lien social. Baier réalise ses photos chez un ami photographe (son ami Emmanuel Galland), avec son frère ou ailleurs avec des amis et à chaque fois c’est ce lien avec son groupe qu’il renouvelle.

La grandeur de la vie se décide dans ce quotidien-là. 

Nicolas Mavrikakis est professeur d’histoire de l’art, d’histoire de la danse et d’histoire du cinéma dans différents cégeps depuis maintenant 13 ans. Il enseigne actuellement au Collège Brébeuf à Montréal. Il est critique d’art au journal Voir Montréal depuis 1998 et a publié dans plusieurs revues dont Etc Montréal.